Culture

Événement

Europe : Une saison culturelle France-Roumanie

auteurJacques Mucchielli | Jeudi 10 janvier 2019 | 14:18
Au premier semestre 2019, la Roumanie a pris la présidence tournante de l’Union européenne. Une occasion pour lancer une saison culturelle croisée dont la Roumanie prendra le relai en mai.

La présidence roumaine de l’Union européenne ne s’est pas engagée sous les meilleurs auspices. Le jour inaugural à Bucarest, des manifestants contre « les voleurs qui nous gouvernent » voulaient croire que l’Europe restait leur meilleure garantie pour « la liberté et l’état de droit ». Ils visaient la tentation qu’a le parti social-démocrate au pouvoir d’attaquer les bases fragiles de l'état de droit afin de prémunir son principal dirigeant, Liviu Dragnea, contre les enquêtes pour détournement de fonds publics (européens en l'occurrence) qui guettent ce populiste déjà condamné pour fraude électorale.

La Roumanie a heureusement un autre visage que veut montrer l'année France-Roumanie dont l’important programme d'échanges culturels permettra de découvrir un pays plus connu à l’étranger pour ses dictatures et sa corruption que pour ses artistes. C’est l’objectif numéro un, rappelle Jean-Jacques Garnier, commissaire général pour la partie française de cette saison : faire connaître l’autre à chacune des deux populations. En trois dimensions « l’Europe, la francophonie, et le regard vers le futur ».

Un pays francophone et européen

L’affiche de la saison est significatif. « Oubliez vos clichés » proclame-t-elle sous une photo réunissant Edith Piaf et Dracula. Il faut sans doute rappeler que la nation qui a inspiré le prince des Vampires est également celle où l’on comptait le taux le plus élevé de francophones en Europe au milieu du XXe siècle, jusqu’à un quart de la population. Il suffit de visiter les bouquinistes de Bucarest pour s’en convaincre. La francophonie est donc un moment important de cette saison. Mais c’est l’Europe qui sera le thème dominant. En raison de la présidence de l’Union, bien sûr, mais aussi parce que la Roumanie vient de fêter le centenaire de sa naissance en tant que nation moderne à la fin de la première guerre mondiale.

Le Centre Pompidou, où a été lancé l’événement à la fin novembre, joue un rôle pivot dans la programmation. Ce n’est pas un hasard : il possède, au pied de Beaubourg, l’atelier reconstitué par l’architecte Renzo Piano que le sculpteur roumain Constantin Brâncusi a légué à la France où il s’était installé en 1904. Il travailla avec Rodin mais se sépara du maître pour créer un art résolument contemporain, à l’image de Gauguin et de ses amis Duchamp, Léger, Man Ray et Tzara. Il ne quittera jamais son pays d’adoption où il meurt en 1957. Le centre culturel organise plusieurs expositions, notamment sur le poète et plasticien Mihai Olos (jusqu’au 25 février) et sur le dialogue entre deux amis qui se sont connus dans l’atelier de Gustave Moreau, les peintres Matisse et Pallady, autour du célèbre tableau La Blouse roumaine.

Un pays de créateurs et de théoriciens

Outre Brâncusi, la Roumanie est le berceau d’un grand nombre de créateurs et de théoriciens d’écoles artistiques révolutionnaires. Tzara et Ionesco sont les plus connus. Mais également le théoricien Isidore Isou (1925-2007), créateur du Lettrisme, installé à Paris en 1945, à qui le Centre Pompidou consacre une exposition du 6 mars au 20 mai. Même thème pour l’exposition Ex-East organisée au Centre Niemeyer (siège du parti communiste) où Ami Barak traitera cette question de la modernité roumaine à travers Brâncusi, Tristan Tzara et le Dadaïsme, les peintres Marcel Iancu et Victor Brauner, et des plasticiens contemporains comme Ciprian MureSan ou Ion Grigorescu (du 5 février au 16 mars). De jeunes artistes seront également exposés par la commissaire Diana Marincu au Mucem de Marseille (5 avril au 23 juin), où l’exposition Persona s’est bâtie autour du masque, et au Frac de Carquefou avec Manufacturing Nature et six artistes roumains qui y ont travaillé l’an dernier en résidence.

Les photographes roumains à l’honneur

La ville de Grenoble a pris la Saison très au sérieux. Elle organise en février et mars des manifestations qui parcourront tous les domaines artistiques roumains et présentera notamment un documentaire sur les Roms (7 mars) et un autre sur les enfants des terribles orphelinats de Ceausescu (26 mars) ainsi qu’une exposition photo sur ce sujet (Maison de l’international du 11 au 29 mars). Côté photo encore, la Maison des associations de Grenoble invite jusqu’au 14 février les photographies de Christian Rausch, tandis que Rennes accueille Matei Bejenaru. Et il faut visiter la très belle exposition d’arts plastiques, notamment photographique, que Mircea Cantor et l’école de Cluj-Napoca organisent au Musée de la chasse de Paris autour des animaux sauvages (jusqu’au 31 mars). Enfin le festival Circulation(s) présentera un focus sur les jeunes photographes roumains, avant de partir chez eux présenter les jeunes Français.

Lecture et musiques

Des manifestations sur la lecture et la BD ont également lieu dans de nombreuses bibliothèques, principalement à Paris. Proposées par l’Institut culturel roumain, elles recevront les auteurs contemporains Florina Ilis, Matei Visniec, Horia Ursu, Lucian Dan Teodorovici, Marta Petreu, T.O. Bobe… Le festival Quais du Polar de Lyon (28 au 31 mars) fera également une grande place aux écrivains roumains.

Le semestre français achevé, la Roumanie prendra le relais en invitant des artistes français. Sa saison, dont le commissaire est Andrei Ţarne, sera inaugurée le 9 mai, à l’occasion du sommet européen et de la Journée de l’Europe dans les établissements scolaires français.

Le théâtre, bien sûr

Fils d’un père roumain et d’une mère française mais d’une famille vivant en Roumanie, le dramaturge Eugène Ionesco a passé sa vie entre les deux pays. L’auteur du Rhinocéros est également le père du théâtre de l’absurde. Mais le théâtre roumain, peu connu en France, ne s’est pas arrêté à Ionesco.

Dans le cadre de la saison culturelle France-Roumanie, plusieurs pièces seront données dans différents théâtres de l’hexagone. Retenons au théâtre des Célestins de Lyon, la mise en scène d’une sulfureuse jeune auteure roumaine, Gianina Carbunariu dont les fidèles du Festival d’Avignon ont découvert en 2014 la création Solitaritate. Elle présentera avec des acteurs roumains Artists Talk (notre photo) du 5 au 7 avril, une pièce qui traite de la responsabilité des artistes dans notre société.

DJ, gastronomie et jeu vidéo

Le propre de cette saison est sans doute d’associer intimement des artistes des deux pays. « Dans le domaine des musiques actuelles par exemple, explique Jean-Jacques Garnier, certains opérateurs nous ont présenté des projets avec des plateaux de DJ croisés franco-roumains qui se produiront dans les deux pays. Notre volonté est qu’ils puissent travailler ensemble à l’avenir et, au-delà, contribuer à recréer une intimité franco-roumaine. »

Une même volonté à présider  la partie gastronomique de la saison culturelle, grâce à une initiative des plus originales : une Grande carriole parcourt la France jusqu’en avril avec, à son bord, des chefs roumains. Diffusant l’histoire de la gastronomie roumaine et quelques-unes de ses recettes les plus fameuses, elle passe après Paris par la Cité des vins de Bordeaux (17 et 18 février), le Channel de Calais (27 au 30 mars), la Halle Tropisme de Montpellier (5 et 6 avril) et la Friche de La-Belle-de-Mai de Marseille (8 au 10 avril).

Enfin, en partenariat avec la délégation générale à la langue française et aux langues de France du ministère de la Culture, une initiative très originale va voir le jour. « C’est un projet fantastique : il s’agit d’un jeu vidéo de plateforme sur l’intercompréhension des langues romanes, qui part du français et du roumain, et inclut nos langues vernaculaires, explique le commissaire français. Un jeu qui peut, en outre, connaître des déclinaisons dans d’autres bassins linguistiques. » Ce jeu, appelé Romanica est disponible sur Dailymotion