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Écoles : Marseille se lève contre les PPP

auteurPierre Magnetto | Mercredi 12 décembre 2018 | 10:51
Ecoles dégradées, insalubres, le maire de Marseille fait appel aux majors du BTP au risque de perdre la main sur le bâti scolaire. Un vent de colère souffle sur la ville ravivé par l'effondrement de deux immeubles de la rue d'Aubagne ayant fait huit morts le 5 novembre.

« Conseil d’école après conseil d’école, nous dressons la même liste de ce qui ne va pas : infiltration d’eau jusque dans les classes, dalles du plafonds qui s’écroulent la nuit dans le meilleur des cas, toiture refaite il y a cinq ans qui demande déjà à être colmatée, porte coupe-feu qui ne se ferment pas… On s’habituerait presqu’à la misère ! ». Patrice Plagnes, directeur de l’école National dans le 3e arrondissement de Marseille ne cherche même pas à masquer son dépit. Depuis plusieurs années la ville de Marseille est régulièrement épinglée pour la gestion catastrophique de ses écoles. Salles inondées en période de fortes pluies, plafonds effondrés, sanitaires et plomberies cassés, présence de parasites, chauffage en panne, poignées de porte brisées, huisseries en mauvais état… La liste est longue des petits et des gros soucis touchant une grande partie des écoles marseillaises. Le SNUipp 13 qui a mené une enquête auprès des directrices et directeurs, confirme ce tableau noir. « Comme il y a deux ans et demi, l’insalubrité des écoles est soulignée par nos collègue » explique le syndicat. Dans certains quartiers, le ras-le-bol suscite une forte mobilisation, comme dans le 3e justement où un collectif de parents met régulièrement en ligne des photos témoignant de ces situations insupportables.

Un improbable collectif contre les PPP

En 2016, suite au buzz suscité par la lettre ouverte de la lanceuse d’alerte Charlotte Magri, la ministre de l’éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem avait réuni tous les acteurs en préfecture, exigeant un plan pour les 444 écoles de la ville. Deux ans plus tard, rien n’a vraiment changé sauf qu’en avril dernier, le maire Jean-Claude Gaudin a lancé le Plan école d’avenir prévoyant la destruction et la reconstruction de 28 écoles de type Pailleron et la construction de 6 nouveaux établissements. L’investissement dépassant le milliard d’euros sur 25 ans, serait réalisé dans le cadre d’un Partenariat Public Privé (PPP).  « Au départ, nous ne voyons pas où était le mal, mais après s’être renseignés auprès de personnes qui connaissaient ce système, on s’est rendu compte qu’il y avait un problème » commente Pierre-Marie Ganozzi, secrétaire départemental de la FSU.  Les syndicats enseignants créent alors un collectif « et, poursuit le syndicaliste, nous avons rencontré d’autres organisations qui partageaient nos inquiétudes ». Ainsi s’est constitué un improbable Collectif Marseille contre les PPP réunissant outres les enseignants, les représentants du Mouvement des parents d’élèves (MPE 13), des syndicats de la fonction publique territoriale, la Confédération des artisans des petites entreprises du bâtiment (CAPEB), le syndicat des architectes ou encore, la Confédération syndicale des familles (CSF).

Pendant un quart de siècle, la ville devra payer un loyer de plus de 40 millions d’euros à la major désignée à l’issue de la procédure d’attribution du marché. 40 millions, c’est environ le budget annuel officiel qu’elle consacre à ses écoles sans que l’on sache trop ce que cette enveloppe recouvre. D’où cette question unanime des membres du collectif : « si le maire engage une telle somme pour moins de 10% des écoles, que restera-t-il pour s’occuper les plus de 90% d’écoles restantes ? ». A question unanime demande commune, la suspension du PPP et le lancement d’une procédure sous maîtrise d’ouvrage publique, plus souple, moins onéreuse, qui conserve le bâti scolaire dans le giron de la collectivité.

Une pétition pour ouvrir un débat au conseil municipal

Chacun est arrivé au collectif avec sa propre motivation. « Le savoir est un bien commun, il doit y avoir une égalité d’accès. Or, nous craignons que le PPP se traduise par des disparités budgétaires », explique Christophe André, de la CSF 13. « Accorder un milliard d’euros en PPP pendant 20 ans, c’est nous priver de chantiers alors que 75% des TPE et PME ont accès aux marchés publics par le biais de la sous-traitance », ajoute de son côté Patricia Blanchet-Bhang, présidente de la CAPEB. « L’école publique c’est notre école, elle nous appartient en tant que parents, en tant que contribuable. Avec un PPP, l’école appartiendrait pendant 25 ans à une grosse société. Qui nous dit qu’elle ne nous empêchera pas d’y accéder hors temps scolaire pour nos réunions, pour la kermesse de fin d’année ? » s’interroge Séverine Gil, présidente du MPE 13.

On l’aura compris, le projet de PPP ne passe pas. Le lauréat de l’appel d’offre lancé en octobre devrait être désigné courant décembre. D’ici-là, le collectif espère bien faire capoter le projet. Appuyée par l’expertise du syndical des architectes, il a élaboré un contre-projet chiffré à 723 millions d’euros, une économie de 313 millions. « La différence de prix s’explique par plusieurs facteurs, commente l’architecte Maxime Repaux. D’une part nous proposons des rénovations lourdes avec des matériaux durables mais pas de destruction. D’autre part, certains coûts nous semblent surévalués ». Mais ce contre-projet est un peu comme la réponse du berger à la bergère car, une priorité pour le collectif est d’abord de réaliser un audit général des écoles à Marseille afin de pouvoir prioriser les urgences, établir un programme d’intervention pluriannuel.

Marseille contre les PPP, qui lors de chaque conseil municipal organise un rassemblement à l’Hôtel de ville, vient de lancer une pétition. Si elle recueille 60 000 signatures, un débat en conseil municipal pourrait alors avoir lieu en décembre comme le prévoit le règlement intérieur, car jusqu’ici, le maire de la ville a toujours refusé de rencontrer les représentants du collectif.